BKK: D’une maternité à l’autre

Publié le par aziyadee-in-asia.over-blog.com

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 Septembre 1993, village de Nioko (Burkina Faso). Premier voyage en Afrique, accueil à l’aéroport de Ouagadougou par Philippe Ilboudo qui m’embarque avec mon sac à dos en scooter pour une virée nocturne dans la ville jusqu’à la cité des 1200 logements où je vais rester un mois logée dans sa famille. Le lendemain, je découvre mon lieu de travail bénévole, le dispensaire de Nioko par-delà les barrages, à 30 minutes de moto à l’ouest de la capitale. Je n’ai aucune formation médicale, tourne de l’œil  à la moindre vue du sang et ne sais plus trop bien à l’ instant où je m’avance vers le modeste bâtiment au fond d’une cour poussiéreuse ce qui m’a poussé à choisir une immersion en milieu médical comme premier stage de sensibilisation aux problèmes du développement. Je suis affectée à la maternité, chaleureusement accueillie par la sage-femme en chef, Placide Tamini qui deviendra au fil des années lors de mes voyages et séjours au pays des hommes intègres une amie précieuse. La maternité se compose en tout et pour tout de deux pièces, la salle d’accouchement, sommaire avec un lit métallique rouillé, un évier, une paillasse carrelée et le dortoir ou les jeunes mères sont encouragées à se reposer avec leur nouveau-né un minimum de deux jours avant de retourner dans leur village. La maternité manque de tout, le coton est un bien de luxe, la salle est désinfectée à l’air wick wc. Je ne sais pas à quoi ressemble une maternité française mais je me doute que nous sommes très loin des standards de l’OMS. L’équipe de sages-femmes ne peut traiter que les accouchements sans problème, à la moindre complication, c’est l’évacuation vers l’hôpital central de Ouagadougou avec les moyens du bord, généralement la moto d’un parent ayant accompagné la parturiente. Les femmes arrivent littéralement des champs de mil, la houe encore sur l’épaule, elles ont travaillé jusqu’à la dernière minute avant de venir à la maternité courbées de douleur,  elles sont accompagnées d’un proche avec deux pagnes propres, l’un servira à couvrir le lit médical, l’autre à enrober le nouveau-né s’il survit. Le premier accouchement auquel j’assiste est une épreuve : les cris infinis de douleur de la femme en travail, la vue du petit-être couvert de vernix, le cordon ombilical gélatineux, le placenta qu’on recueille dans une cuvette en plastique, la scène à chaque fois qu’elle se répète au cours de ce mois m’apparait d’un surréalisme absolu ! Autre surprise, les enfants noirs naissent blancs ! Seuls les testicules des petits garçons sont foncés, la pigmentation de leur peau se fera au contact de la lumière dans les jours qui suivent. Je ne sers pas à grand-chose, je joue le rôle d’un placebo, la vue d’une blanche dans la salle d’accouchement rassure les patientes qui projettent sur moi une expertise médicale que je n’ai pas, j’ai le sentiment d’une immense escroquerie, je fais ce que Placide me commande de faire de sa voix souriante mais ferme. C’est elle la maitresse de la situation, je suis une élève obéissante, je coupe le cordon, je lave les bébés, je note les mesures des nouveau-nés sur un carnet, j’assiste aux visites dans le dortoir. Je n’y prends aucun réel plaisir, j’essaye juste d’être le plus utile possible, ce dont je viens à sérieusement douter quand un bébé meurt ce qui arrive…De retour en France, j’ai du mal à raconter mon expérience à la maternité de Nioko. A mes parents je décrète juste que « je n’aurais jamais d’enfants ! ». J’ai 21 ans, je ne mesure certainement pas la portée de mes paroles mais j’attendrais encore 15 ans avant de m’y mettre, profondément marquée par le quotidien d’une maternité de brousse dans un pays où la mortalité maternelle et infantile est l’une des plus élevées au monde.  

 

 

►Janvier 2009, ville de la Rochelle (France). Rentrée du Yémen -où nous sommes installés avec Renwick- au début de mon 8ème mois de grossesse, je découvre la maternité de l’hôpital public de la Rochelle où j’ai choisi, pour des raisons de proximité familiale, d’accoucher. C’est un bâtiment classique de l’architecture de l’après-guerre qui est un peu en bout de course ; d’ailleurs sa destruction est programmée pour l’année suivante qui verra sur le site l’édification d’une maternité flambante neuve. Ce n’est pas exactement l’image que se faisait Renwick de l’excellence des services de santé à la française. Le bureau de mon gynécologue est un capharnaüm de cartons posés à même le sol, de boites archives débordantes, de dossiers empilés jusqu’au plafond….la blouse blanche dudit Dr le rassure à peine. Quant aux salles d’accouchement elles ressemblent aux salles de travaux pratiques de physique-chimie d’un collège des années 80s avec ses paillasses carrelées de blanc sur lesquelles reposent une armada de tubes à essai et bulbes en verre. J’avoue que je ne m’en soucie guère, j’ai une confiance aveugle dans le service public de mon pays et rétorque à Renwick que de toutes les façons maintenant c’est un peu tard, y a plus le choix ! L’arrivée à la maternité un premier janvier au petit matin où trainent encore dans les couloirs les restes des cotillons et coupettes de champagne  de la veille finit par affoler mon homme qui se demande bien comment toute cette histoire va se terminer…Pour couronner le tout mon accouchement est un cauchemar qui se termine par une césarienne en urgence le 2 janvier à  4 heures du matin après  20 heures d’un travail douloureux sans effet. Au moment de ma délivrance, je repense violemment à Nioko. Je ne peux m’empêcher de me dire que si j’avais été une femme burkinabé d’un village rural, j’aurais rejoint le cortège de celles qui meurent en couche. En serrant ma petite Aziyadée, je me dis que c’est déjà une rescapée et moi avec !  

 

 

►Juin 2013, mégalopole de Bangkok (Thaïlande). Bangkok s’est positionné depuis une dizaine d’années comme l’une des destinations privilégiées d’un tourisme médical de pointe, toutes spécialités confondues, de la chirurgie cardiaque à la chirurgie esthétique. L’hôpital Samitivej est l’un des hauts lieux de ce tourisme médical avec au cœur de cette stratégie une approche commerciale très bien rôdée autour de son centre pour la mère et l’enfant (maternité c’est ringard !). Samitivej possède un marché captif pour les accouchements dans l’ensemble de l’Asie du Sud Est et c’est bien pour cela que cet hôpital me fut recommandé quand la perspective de faire suivre ma grossesse gémellaire à Hanoi s’avéra problématique. La structure est on ne peut plus moderne, à la croisée d’un centre commercial de luxe avec boutiques, coiffeurs, cafés, restaus et d’un hôtel 5 étoiles comme en témoigne ce joueur de piano qui ambiance la salle d’attente du premier étage où disparaissent dans des canapés moelleux les visiteurs du lieu. Espaces sous verrière, plantes vertes, fontaines d’eau, escalators, valets de parking, conducteurs de mini-voitures électriques, comptoirs de traducteurs internationaux, armada d’infirmières en uniforme vert amande et cornette blanche : luxe calme et volupté ! L’unité de naissance est à l’image de l’ensemble, on se croirait davantage dans un spa ou salon de beauté que dans un lieu de douleur programmée. Les chambres sont spacieuses, claires, avec un canapé en cuir où le papa peut passer la nuit, un écran géant à travers duquel la maman peut à loisir observer de son lit son bébé resté dans la nurserie, un menu à la carte pour le choix des repas ; bref on est bien sur une autre planète à des années lumières de Nioko !  J’imagine sans peine la tête de mon amie Placide qui n’en croirait pas ses yeux.  

Publié dans Bangkok

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